Le studio

Entre art et science

Le studio et la chambre noire de Marie-Alice Dumont

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Portrait d'un bébé et d'un garçonnet au regard perplexe assis sur un tapis avec une chaise en osier et un drap gris en arrière-plan.

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1925Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

Photographier des bébés et de jeunes enfants n’est pas chose aisée. Les petits sujets peuvent être récalcitrants, remuants, distraits… Pour réaliser de beaux portraits comme celui-ci, il faut réellement posséder l’art de la pose! Marie-Alice Dumont parvient vraiment, ici, à capter l’innocence, la douceur et l’authenticité caractéristiques des enfants. Celui de droite apparaît perplexe, ou anxieux, peut-être. Pour une quelconque raison, on le sent vulnérable. Celui de gauche paraît plus calme, tout juste tiré de son jeu l’instant de la pose. Posés au ras du sol, les deux sujets regardent pourtant vers le haut, vers la photographe, ou leurs parents, peut-être, rappelant dans tous les cas leur dépendance envers les adultes.

13 cm X 8 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d1195
Portrait d'un bébé et d'un garçonnet au regard perplexe assis sur un tapis avec une chaise en osier et un drap gris en arrière-plan.
Marie-Alice Dumont est une photographe minutieuse et une artiste talentueuse. Tout au long de sa carrière, elle doit maîtriser des techniques compliquées tout en faisant preuve d’une grande sensibilité afin de réaliser de beaux portraits. Découvrez, dans ce chapitre, comment Marie-Alice travaille dans son studio de photographie.

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1957Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

Les portraits que réalise Marie-Alice Dumont sont parfois d’une facture un peu comique, comme celui-ci, d’un certain Pierre Nadeau. Était-il un boute-en-train reconnu dans le village? Se prenait-il au sérieux? S’agit-il d’un jeu? Se moque-t-il de lui-même ou de la photographe? Trouve-t-on dans ce sourire en coin et dans la pipe des aspects essentiels de sa personnalité?

14 cm X 8 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d6821a
Portrait en buste en studio d'un homme élégamment vêtu et fumant la pipe.

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1924Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

Lors d’une même séance de photo, Marie-Alice Dumont pose cette fillette dans plusieurs postures. Encore dans les débuts de sa carrière, elle expérimente. Tantôt elle photographie son sujet debout et lui demande de prendre une allure fière. Tantôt, elle l’installe sur une chaise, comme ici, et lui demande de croiser les jambes et les bras, lui dit de se pencher légèrement vers l’avant, puis lui demande de regarder vers sa droite, en haut. Enfin, alors que l’enfant est toujours assise, elle lui demande de redresser un peu le torse et de regarder directement devant elle. Faute d’information, on ne peut que se demander quelle pose aura été la préférée des parents!

8 cm X 13 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d1070
Portrait studio d'une fillette assis jambes et bras croisés sur une chaise.

Réaliser de beaux portraits photographiques n’est pas chose facile. Pour y parvenir, Marie-Alice doit d’abord manier correctement son appareil photo et apprendre à composer avec la lumière. Elle doit ensuite perfectionner sa manière de placer les clientes et clients et de les mettre en scène à l’aide d’objets, de vêtements et de meubles. Pour ce faire, elle utilise son imagination tout en respectant certaines conventions sociales et propres au portrait photographique de studio. Une fois le portrait réalisé, la photographe doit transporter le négatif vers la chambre noire.

 

C’est dans cette chambre noire que la magie opère! À l’aide d’instruments particuliers, de solutions chimiques et de manipulations très délicates, Marie-Alice y développe ses photographies telle une scientifique travaillant dans son laboratoire. Elle peut aussi apporter des retouches aux négatifs avant leur développement afin d’améliorer l’aspect des portraits, comme une peintre le ferait, le nez collé sur sa toile. Ainsi, le métier de Marie-Alice est un curieux mélange entre l’art et la science.

II
L'art de la pose

À son studio, Marie-Alice accueille aimablement sa clientèle. Elle parle, rit beaucoup et prend son temps pour réaliser ses photos. Elle montre un souci pour la beauté et la réussite de chaque portrait, ce qui rassure ses clients. Ces dames et ces messieurs, peut-être intimidés au début par la caméra, finissent par se détendre et poser de manière plus naturelle, plus décontractée. Les enfants, quant à eux, ne sont pas toujours aisés à photographier.

Mais, avec de la patience, du tact et quelques jouets, ils finissent par tenir en place pour le portrait. Au fil du temps, Marie-Alice trouve une méthode qui lui convient et qui tend à rendre ses portraits reconnaissables. La personnalité et la sensibilité de la photographe en viennent à colorer son travail. Marie-Alice Dumont possède réellement l’art de la pose.

“Notre tante, en tout cas moi personnellement, je l'ai toujours considéré comme une artiste. À ce moment-là, je ne savais pas qu'elle était une artiste, mais je me doutais qu'elle faisait quelque chose de pas normal, d'un peu extraordinaire.”
Réal Beaupré, neveu de Marie-Alice Dumont (1990)

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1946Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

La plupart des sœurs de Marie-Alice Dumont ont chacune eu beaucoup d’enfants. Ici, ce sont les fils d’Anna Dumont. Chacun d’eux passera à plusieurs reprises dans le studio de leur tante au courant de leur vie. Lors d’une entrevue réalisée en 1990, Réal Beaupré livre un témoignage touchant de ses expériences au Studio Dumont. Il se rappelle les drôles de « cérémonies » que demandait chaque prise de portrait. Même s’il ne le réalisait pas lorsqu’il était enfant, avec le recul, il considère que la photographe était une véritable « artiste », une « pionnière » et une participante active « à l’émancipation de la femme ».

15 cm X 10 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d7947
Portrait studio des six neveux Beaupré de Marie-Alice Dumont élégamment vêtus.

Le Studio Dumont

“C’était stimulant d’une manière, et d’une manière c’était drôle. Parce que tante Alice avait ça de particulier, c’est qu’elle aimait l’ouvrage bien fait, et quand on allait se faire photographier là, ça demandait des cérémonies, pis ça, nous autres on faisait des farces à cause de ça. On réalise aujourd’hui que c’était son métier qu’elle exerçait.”
Réal Beaupré, neveu de Marie-Alice Dumont (1990)

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1935Photographe: Photographe: Marie-Alice Dumont

Un bon dimanche, après la messe, Louis Bernier et Rose-Anna Lavoie amènent leurs enfants chez la photographe. C’est un grand jour, celui du portrait de famille. D’abord, Marie-Alice Dumont les accueille aimablement. Elle remarque que certains de ses petits visiteurs semblent nerveux. Elle leur prête donc une clochette et un petit morceau de fourrure. C’est mieux! La séance peut commencer. D’abord, elle les place en ordre d’année de naissance. Heureux concours de circonstances : plus ils sont jeunes, plus ils sont petits, ce qui donne un drôle d’effet. Ensuite, la photographe les fait asseoir côte à côte sur un long banc. La première pose se déroule bien, mais l’un des petits garçons se montre jaloux de la fourrure de son frère. Une crise est sur le point d’éclater. Heureusement, Rose-Anna s’interpose et demande aux enfants de partager gentiment. L’intervention fonctionne grâce à la collaboration d’un des frères aînés. Louis, lui, se tient près des enfants, derrière, et rigole un bon coup devant la situation. Une deuxième pose est prise, juste au cas. Louis se demande s’il doit s’écarter, ce à quoi la photographe lui dit qu’elle le coupera de la photo au moment d’imprimer le tirage. Amusé et rassuré, il reste où il est et surveille les enfants qui posent sagement une fois de plus. Voici comment, à partir des différents négatifs laissés par Marie-Alice Dumont et d’autres archives, il est permis d’imaginer le déroulement d’une séance au Studio Dumont.

15 cm X 10 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d2064
Portrait studio de cinq enfants, dont quatre garçons, assis sur un banc.

Plongez dans l’espace de travail de Marie-Alice Dumont en visitant cette reproduction immersive et interactive du Studio Dumont.

Version simplifiée

III
La photographie : un art et une science

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1920-1961Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

Qu’est-ce qui a pu causer une telle déformation de l’image? Quelle erreur a pu commettre la photographe dans la manipulation de l’appareil? Puisque l’ensemble de l’image est déformée, et non pas seulement un ou plusieurs éléments particuliers (l’un des enfants, par exemple), il faut d’abord conclure que c’est l’appareil qui a bougé. La terre a-t-elle tremblé? Quelqu’un a-t-il accroché l’appareil au moment précis de la prise de la photo? Tout est possible! Ensuite, en constatant que la même image est présente au moins deux fois, et que chacune est superposée et décalée par rapport à l’autre, on peut penser que l’obturateur a été déclenché une nouvelle fois par inadvertance lorsque l’appareil a été déplacé.

8 cm X 6 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d6982
Un bébé dans un chariot et une fillette à genoux à ses côtés dans un environnement campagnard, scène reproduite avec distorsion dans ce cliché raté.

La grande photographie ci-haut vous donne-t-elle le tournis? Les erreurs commises par la photographe lors de la manipulation de son appareil ont produit une image déformée. Pour prendre une bonne photo à l’époque de Marie-Alice Dumont, il faut savoir composer avec la lumière, ajuster l’objectif de son appareil, s’assurer que l’appareil ne bouge pas durant la pose et utiliser correctement le film négatif. Sans parler du travail de développement en chambre noire, qui est aussi une science à part entière! Au moment où elle prend ce portrait d’un bébé et d’une fillette, probablement au début des années 1920, Marie-Alice en est encore à sa période d’apprentissage. Comme pour beaucoup d’autres photographes, c’est surtout par de tels essais et erreurs qu’elle apprend à maîtriser l’art et la science de la photographie.

« Il faut beaucoup de connaissances! »

Madeleine Marcil, historienne de l’art et photographe, traite de techniques photographiques à l’époque de Marie-Alice Dumont.

La chambre noire : là où la magie opère

“Marie-Alice travaillait seule dans sa chambre noire. Elle n’avait pas d’autre personne pour l’aider, parce qu’elle était très perfectionniste! Elle ne voulait pas en avoir d’autre avec elle.”
Daria Dumont, nièce par alliance de Marie-Alice Dumont

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1941 [fin des années 1950]Photographe: Photographe : Marie-Alice Dumont

Daria Dumont, nièce par alliance de Marie-Alice Dumont, a été très importante tant pour cette dernière que pour la mémoire que l’on garde de la photographe. D’abord, elle a grandement contribué à la préservation des archives de Dumont et a, à maintes reprises, partagé ses précieux souvenirs, parfois devant la caméra. De plus, elle a racheté la maison de sa « tante Alice » au début des années 1980 et en a notamment couvert les murs d’immenses reproductions des plus beaux clichés de la photographe. Elle a également conservé des archives familiales qui nous aident à mettre en contexte la vie et l’œuvre de Dumont. Sur ce portrait de famille pris au Studio Dumont, on la voit, à droite, avec ses six enfants et son mari Origène.

16 cm X 12 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d7152
Portrait studio d'Origène et Daria Dumont avec leurs six enfants.

Prendre une photo avec son appareil ne représente que la moitié du travail des photographes de l’époque de Marie-Alice Dumont. Il faut s’armer de patience, car il est impossible de voir la photo prise tout de suite! En effet, à la différence des appareils instantanés comme le Polaroïd ou les téléphones intelligents d’aujourd’hui, la technologie utilisée par Marie-Alice l’oblige à un long et méticuleux travail en chambre noire. La photographe, surtout, doit être perfectionniste, comme le dit Daria Dumont, car la moindre erreur pourrait tout gâcher. C’est dans l’obscurité de la chambre noire, aidée seulement du filtre lumineux rougeâtre de la lampe inactinique, que Marie-Alice peut faire apparaître le fruit de son travail : l’image photographique.

Dans cette scène immersive et interactive, explorez une reproduction, en grande partie imaginée, de la chambre noire de Marie-Alice Dumont, cet espace mystérieux, magique, où la science de la chimie permet à l’art photographique de s’exprimer pleinement.

Version simplifiée

IV
Plus vrai que nature : la retouche et les effets photographiques

La retouche des photographies est une pratique aussi vieille que l’invention de la photo elle-même au 19e siècle. Elle est assez répandue chez les photographes de studio à l’époque de Marie-Alice Dumont, comme chez son mentor Ulric Lavoie. Quel est l’objectif d’une retouche? Améliorer l’aspect du portrait en enlevant, en ajoutant ou en modifiant des détails de l’image. Pour ce faire, on peut notamment gratter, dessiner ou peinturer sur le négatif. 

Même si elle s’y est essayée, Marie-Alice n’a toutefois pas l’habitude de transformer le cliché après sa création. Cela ne veut pas dire, comme nous le verrons, qu’elle n’a jamais profité d’une petite retouche pour améliorer son propre portrait! Par ailleurs, elle crée parfois des effets spéciaux sur ses photos à l’aide de techniques éprouvées.

Cliquez sur les portraits ci-dessous pour en savoir plus!

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1951 [fin des années 1920 - début des années 1930]Photographe: Photographe : Ulric Lavoie

Ce portrait de Marie-Alice est peut-être le plus soigné qui existe de la photographe. C’est Ulric Lavoie qui le prend alors que la photographe est en début de carrière. Envisage-t-elle d’utiliser ce portrait comme carte de visite professionnelle ou comme image promotionnelle? Lavoie a bien pris soin de retoucher la photo, surtout le visage qui, en y regardant de plus près, apparaît très lisse, presque parfait. Marie-Alice s’en trouve même rajeunie de quelques années! Elle sourit légèrement et porte son regard au loin, ce qui lui donne un air à la fois doux et sérieux et établit une certaine distance entre elle et l’observateur. Pour l’occasion, la photographe a revêtu un habit sobre, mais à la mode. Elle aime le porter quand elle se fait photographier en studio.

11 cm X 16 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d5524
Portrait retouché de Marie-Alice Dumont âgée d'environ 40 ans dans le studio d'Ulric Lavoie.

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1951 [fin des années 1920 - début des années 1930]Photographe: Photographe : Ulric Lavoie

Comparons le portrait précédent de Marie-Alice Dumont avec celui-ci. Les deux sont pris par Ulric Lavoie lors de la même séance de photo. En observant bien le visage sur celui-ci, on remarque tout de suite des « imperfections » qui ne paraissent pas sur l’autre portrait. Les cheveux de Marie-Alice sont un peu plus rebelles, des pattes d’oie apparaissent autour des yeux, des rides sont visibles sur le front, tout comme de légers plis et sillons encadrent la bouche et le nez. Tout cela sans parler du cou, qui compte désormais quelques plis. Pour une femme âgée d’environ 40 ans, il s’agit de signes normaux de vieillissement. Ce portrait est donc plus authentique, plus naturel. Mais, n’est-ce pas commode, parfois, d’utiliser la photographie pour former une image idéalisée de soi?

11 cm X 16 cmFonds Marie-Alice Dumont, MBSL, d5529
Portrait sans retouche de Marie-Alice Dumont âgée d'environ 40 ans dans le studio d'Ulric Lavoie.